L’INVITATION DU LIVRE  AU LECTEUR

 

– Tu montes chéri(e) !

Voici, pour qui sait la capter, l’injonction muette et implicite du Livre embusqué sur son rayonnage. Son inavouable mais impérieuse invitation ne saurait laisser indifférent le lecteur potentiel téméraire en quête de septième ciel littéraire.

De nature androgyne, polygame et polyandre par opportunisme, le Livre s’offre tout entier aux lectrices et lecteurs qu’il aguiche sans retenue, entrouvrant ses pages sans pudeur. Sa magie, si elle opère, invite le quidam – ou le « quimonsieur » ? – hésitant, voire honteux, à le rejoindre en ses appartements.

Si le badaud curieux, malgré ses réticences, cède à ses coupables instances, dans la touffeur de ses pages le Livre déploie alors la palette de ses artifices. Pour séduire et emporter en ses délices le harem de son lectorat – car un unique lecteur ne saurait assouvir ses ardeurs ‑  il change souvent de figure, au fil de la rhétorique. Il peaufine ses adjectifs, trie ses verbes avec attention, choisit ses noms sans complaisance. S’il parvient enfin à ses fins il attise alors la faim des insatiables lecteurs qui, dès lors, dévorent ses pages. Sûr de lui et dominateur, bouffi d’insupportable orgueil – si nulle critique ne le raisonne -, il soumet les lecteurs dociles au diktat de ses plus inavouables fantasmes, issus de ses pulsions les plus irrépressibles. L’itinéraire du récit devient ainsi « lune de miel » quelque peu perverse où Livre et lecteurs réunis s’envoient impunément en l’air en une indicible orgie littéraire. Le Livre parade et fait le beau ; il sait qu’il a le temps pour lui, le temps du récit…

Pourtant, dès l’aube de ses conquêtes, le livre s’inquiète, se prend la tête.  Comment aborder sans drame et sans heurt, l’heure fatidique de la rupture ? Qu’elle ne soit pas cynique et ne condamne pas le futur ? Le Livre n’ignore pas ses limites ; il sait que son dernier chapitre correspond à son dernier souffle, qu’il ne survivra au-delà qu’en la mémoire de ses lecteurs s’il a su s’y inviter. S’il ne veut pas décevoir il ne doit pas bâcler sa chute. Se retirer à la hâte façon « coït interrompu » le réputerait incongru. Congédier le lecteur en douceur, marquer de sa présence les méandres de sa conscience afin d’y raisonner encore, afin d’y résonner encore comme persistent en surface d’un lac les auréoles des ricochets : tel est son désir le plus vif. Donner à espérer à la ferveur des lecteurs la persistance d’une liaison à multiples rebondissements – s’il envisage de se poursuivre -, servirait bien ses intérêts.

Nec plus ultra de son aboutissement : voir le lecteur charmé réitérer sa lecture pour mieux encore s’en imprégner, le ravirait. Une fin sans fin parce qu’elle interroge au-delà des frontières du Livre demeure son ultime ambition.

Ironique, cette chronique inique ignore délibérément que le Livre ne correspond pas toujours à l’image sournoisement évoquée d’un androgyne prostitué et cupide qu’un chroniqueur indigne assaille de ses pesants sarcasmes. Chroniqueur, gros niqueur hagard, vil pendard, relit tes ratures !

Indigent de la conclusion tu n’entrevois pas même de chute à tes élucubrations !

Auteur imprudent de ces lignes, débordé par leur faconde féconde je ne vois qu’une fin pertinente pour boucler la chronique et clore sans le murer le dernier chapitre du Livre. Comme une vive incitation à la lecture et à la réflexion : lecteur, relit mes ratures ! Lecteur littérature !

Mais avant de se séparer le livre, pathétique, renchérit :

– Tu montes chéri(e) !

 

JPM

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